21 mai 2009
La crise et les bibliothèques, de l'Amérique du Nord à la France
Comme le reste du monde, l’économie française doit faire face à la crise. Dans ce contexte, comment nos décideurs locaux et nationaux vont-ils réagir ? La culture est-elle encore prioritaire ? Ou, les impératifs de rentabilité vont-ils prendre le dessus ?
Quand le leitmotiv de la Révision générale des politiques publiques (RGPP)
semble être la « culture du résultat ».ce
qui passe, entre autre, dans les universités par la « mise
en place d'un financement budgétaire
[…] fondé sur la performance »
et au ministère de la Culture par la « généralisation
des contrats pluriannuels de performance ». On peut légitiment, se
poser des questions. Les bibliothèques seront-elles « performantes » ? Ont-elles vocation à l’être ? Sur
quel budget pourront-elles compter dans l’avenir ? En ce sens, il est
intéressant de voir comment cela se passe ailleurs. Pour cela, la lecture des
blogs bibliothèque est particulièrement intéressante, notamment d’ActuaLitté.com. L’Amérique du Nord, nous
offre un bon exemple de ce qui pourrait se produire, le pire ou le meilleur.
Commençons par l’une des plus
grandes et des plus prestigieuses villes de ce continent, connue à la fois pour
ces activités finan
cières et culturelles : New-York. Le maire Mike Bloomberg,
s’est lancé dans une politique de rigueur : suppression d’un emplois dans
la fonction publique municipale, hausse de la TVA locale, etc. Son plan
n’épargne pas les bibliothèques, loin s’en faut. Deux chiffres suffisent à
comprendre l’ampleur des coupes franches : un budget qui baisse de 22% et 943
licenciements programmés. Les bibliothécaires locaux sont atterrés. Devant le
conseil municipal, le directeur de la Queens Library s’est écrié : « Il est impensable que la plus grande ville du monde
voit son service de bibliothèque publique mis à genoux... ». Il a aussi parlé de
« services de bibliothèque » « dévastés ». Les conséquences
d’une telle politique ne sont pas encore complètement connues mais, elles sont
faciles à imaginer :
- Diminution
des heures d’ouverture, par exemple la New-York Public Librairy
envisage de passer de 52 à 32 heures d’ouverture hebdomadaire
- Les ouvertures du week-end sont remises en cause ou
réduites à leur portion congrue, à peine cinq heures à la Brooklyn Public
Library
- Diminution des services proposés aux lecteurs
- Diminution des achats de documents
Ce budget catastrophique pour la lecture publique doit être adopté le
30 juin. D’ici là, les bibliothèques new-yorkaises se sont lancées dans une
campagne de défense de leurs services, y compris via leurs sites Internet, ici,
la Queens Library là, la
New-York
Public Library et pour finir, la Brooklyn Public
Library.
Outre la pression exercée sur le conseil municipal, certaines
bibliothèques tentent de recourir aux fonds privés pour sauver ce qui peut
encore l’être. Ce type de financement est assez courant aux Etats-Unis et,
semble appelé à se
développer en France. A titre d’exemple 6% du budget de la
Bibliothèque nationale de France (BnF) est déjà issus du mécénat. Pourtant, en période de crise, recourir aux
entreprises ou aux particuliers n’est pas forcément très judicieux, quand les
budgets se resserrent, les dons sont en chute libre. C’est le constat amer du Connecticut Times. Il site le cas de la
Scranton Library dont le budget dépend à hauteur de 15% des dons privés. La
directrice de cette bibliothèque affirme avoir « recueilli plusieurs milliers de dollars de moins que
l'an dernier », conséquence moins de livres neuf cette année.
Pourtant les bibliothèques ont un
rôle à jouer en période de crise. « En ces temps de difficultés économiq
ues, quand nos
usagers se fient à nous pour des services essentiels, nous pensons qu'il est
important de garder les portes des bibliothèques ouvertes », affirme le porte parole
de la New-York Public Library. Certains pouvoirs publics
nord-américains l’ont bien compris. C’est le cas d’Ed Stelmach, premier
ministre de l’Alberta (Canada). Selon lui, « des études ont prouvé qu’en temps de difficultés
économiques les gens se tournent vers et dépendent des bibliothèques ».
Son gouvernement a donc décidé d’augmenter le budget bibliothèque de 9 millions
de dollars canadien (soit environ 5,7 millions d’Euros).
Et en France ? Où
allons-nous ? Vers un plan de rigueur ou, la reconnaissance de
l’importance des bibliothèques ? A l’heure où la RGPP se fixent des objectifs comptables, 7,7 milliards d’économie à
l’horizon
2011, non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la
retraite, etc. les craintes sont nombreuses. De la santé à la culture la
rentabilité semble devenir la norme en contradiction avec les fondements même
de ces secteurs. Pour les bibliothèques, les menaces se font pressantes. Le
recours au privé se développe, tant dans le financement des organismes
(universités ou BnF) que dans le travail des employés avec une externalisation
des tâches qui d’après ce que l’on peut commencer à observer irait de
l’équipement des documents au référancement des livres sur la base de donnée (ce pourrait être le cas à la BnF pour
les acquisitions étrangères). Pire encore, les réformes des ministères
(Enseignement supérieur et Culture) semblent oublier les bibliothèques
puisqu’elles disparaissent des organigrammes. Au ministère de la culture on
pousse la logique financière jusqu’au bout puisque le secteur du livre et la
lecture sera rattaché à la direction chargée « l’économie
culturelle ». Les bibliothèques devront-elles s'insérer dans un modèle économique??? Si l’on
ajoute, que les directeurs des SCD ne sont plus nécessairement des
conservateurs ayant suivi une formation spécialisée,
que leur spécifiés à
l’intérieur de l’Université disparaissent, que le personnel pourrait perdre son
statut interministériel, que l'emploi d'étudiants se développe au détriment de
l’aide aux lecteurs qu’un professionnel formé peut apporter, on comprendra
aisément que l’inquiétude enfle de jours en jours. Les protestations se
multiplient, passant par une série de motion dans les BU (Marne-la-Vallée,
Avignon,
Littoral)
à l’ENSSIB (école nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques),
à la BnF
ainsi que par la participation des personnels au mouvement
contre la LRU (loi sur l'autonomie des universités, liée à la RGPP).
Des tentatives d’unification des mécontentements commencent à
voir le jour, avec par exemple l’idée d’un rassemblement et d’une AG
bibliothèque le 26 mai sur le parvis de la BnF. Mais, ces attaquent
préfigurent-elles un plan plus vaste d’économie ? Dans l’enseignement
supérieur la LRU entraîne la fin des crédits fléchés bibliothèque. Le budget de
celles-ci dépendra donc de la bonne santé financière de leur université qui
pourrait se dégrader si celle-ci n’est pas jugée « performante » et, de la bonne volonté des présidents. Auront-ils
tous conscience de l’importance de la documentation ? N’oublions pas qu’à
Marne-la-Vallée, le premier administrateur, M. Laurent, n’avait pas jugé
nécessaire de construire une BU pour cette université nouvelle… Et même si dans
la plus part des cas, ils soutiendront les bibliothèques, face à la pénurie
grandissante, ils devront faire des choix ou essayer d’attirer les mécènes.
Or, l’exemple nord américain montre que le recours au financement privé ne peut pas être une solution, surtout en temps de crise, que seule une politique publique ambitieuse, comme en Alberta, peut permettre aux bibliothèques publiques de se développer. Mais, il est vrai que nous ne sommes jamais à l’abri d’un Bloomberg local, pour qui la culture n’est pas une priorité et, qui sabre sans ménagement le budget des bibliothèques.
La culture n’est pas rentable, c’est un choix politique.
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